Uèi : « L’occitan est notre langue, donc on l’utilise ! »

Du chant polyphonique occitan, de la musique électronique, voilà pour les oreilles. Du blanc, du noir, des effets de lumières et des tambours, voilà pour les yeux. Des yeux et des oreilles pour voir et écouter l’aujourd’hui sans oublier l’hier : Uèi a surpris les spectateurs venus assister à son concert à Kergrist-Moëlou (22), le samedi 21 janvier 2017.

Nous avons eu la chance de rencontrer le groupe avant son concert. Jovials, Rodin Kauffman, Erwan Billion et Denis Sampieri ˗ tous trois chanteurs et percussionnistes –, ont répondu à nos questions dans une ambiance bon enfant.

 

D’où vient le nom Uéi ? Que signifie-t-il ?

Rodin Kaufmann : Uèi signifie aujourd’hui en provençal. C’est aussi un homophone du mot œil.  On a choisi ce nom parce qu’aujourd’hui a le mérite de ne jamais faire référence au passé : quand on fait quelque chose dans une langue comme l’occitan, on est souvent catalogué du passé. Et « l’œil » parce que nos chansons parlent beaucoup de choses que l’on voit dans l’actualité notamment. Et voilà ! deux significations d’un coup ! Vous savez dire aujourd’hui  en breton ? Quelqu’un dans la salle ?

 

Pourquoi chantez-vous en occitan ?

R.K.  – Parce qu’apprendre le breton serait beaucoup trop long ! [Rires] Non, pourquoi en occitan ?
Erwan Billon – « Pourquoi on chante en occitan ? », toujours cette question… Est-ce qu’on demande à un groupe de rock pourquoi il chante en anglais ? C’est notre langue donc, on l’utilise, tout simplement ! Vraiment sans arrière-pensée…
R.K.  – …négative en tout cas…
E.B.  – Sans arrière-pensée négative. [Rire] Que des arrière-pensées positives.

 

De quoi parlent vos chansons et quel message souhaitez-vous faire passer ?

R.K. – Oh la la [siffle]. Eh bien comme je le disais, de ce que l’on voit : les chansons sont comme des chroniques. On peut le dire. Nos chansons, pas toutes, mais certaines, racontent des histoires. Notamment notre premier single Ai mamà [vidéo : https://vimeo.com/160663264]. Il raconte, de manière assez simple, l’histoire de ce qui s’est passé à Sivens dans le Tarn : beaucoup de gens se sont opposés à un projet de barrage, un jeune manifestant de 25 ans a pris une grenade de gendarmerie dans le dos et en est mort. Nous sommes dans un monde où l’actualité va très vite : une histoire comme ça est mise en avant pendant une semaine, puis on l’oublie. On a une capacité à oublier très vite. Or les chansons ont cet avantage de durer plus longtemps. Voilà, nos chansons parlent de choses qu’on voudrait que les gens n’oublient pas trop vite. La guerre revient beaucoup aussi dans nos chansons, malheureusement mais c’est une réalité aussi, quand…
E.B. – …la guerre squatte un peu l’actualité.
R.K.  – Et quel message on veut faire passer… Je ne sais pas, est-ce qu’on a un message à faire passer ?
E.B. –  C’est plutôt libre d’interprétation !
R.K.  – Le défi est d’arriver à faire de la musique légère avec des paroles… un peu lourdes.

 

Parlez-vous tous l’occitan ?

R.K. – Quasiment. On l’apprend intensivement en prenant l’apéro. C’est là qu’on l’apprend le mieux. Parlez-vous tous breton ? [Rires]

 

Comment avez-vous appris cette langue ? A l’apéro, mais encore…

R.K.  – [Rires] On a tous des histoires un peu différentes. J’ai appris l’occitan il y a une quinzaine d’années, quand j’ai commencé à chanter en occitan dans un groupe qui s’appelle Lo Còr de la Plana. J’ai alors eu besoin d’apprendre la langue dans laquelle je chantais. J’ai commencé à l’apprendre en allant voir des personnes âgées dans mon village, à côté de Marseille. Puis j’ai fait partie d’une association qui donnait des cours d’occitan, j’en ai pris et, ensuite, j’en ai donnés. Je pense que quand on est volontaire, on peut maîtriser assez rapidement ces langues qu’on appelle langues régionales : dans chaque région, c’est pareil. On a toujours, même si on ne la parle, entendu des mots ou vu la langue quelque part, on a toujours une porte d’entrée dans ces langues-là.
E.B.  –  Ma porte d’entrée vers l’occitan a été la musique : je me suis demandé dans quelle langue bizarre chantait mon petit frère avec son groupe Lu Bartas. Puis j’ai découvert le groupe de Rodin et Denis, Lo Còr de la Plana. Ensuite, j’ai découvert la poésie et la littérature écrite en occitan. C’était très récent, je n’en suis qu’au sommet de l’iceberg, il me reste énormément de choses à découvrir.
R.K. – Denis est le plus sérieux d’entre nous parce qu’il a fait des études !
Denis Sampieri – J’ai appris à la fac.
R.K. – Lui, il a fait des études, il a un master. Donc, c’est notre maître quelque part. Et Guy, Guy…
Guy Sampieri – Moi, je suis le moins sérieux parce que je ne l’ai pas appris l’occitan.
R.K. – Guy vient d’arriver, il va se raccrocher aux wagons. Mais il parle le bambara, il a donc un p’tit truc avec les langues quand même.

Comment votre groupe est-il né ?

R.K. – Alors, il y avait un papa [rires] et une maman.
E.B.  – Des abeilles.
R.K. – Denis et moi sommes un peu le papa et la maman… en vrai… Je ne sais pas comment le groupe est né. On avait envie de faire quelque chose qui s’orienterait vers la musique électronique, c’était en gestation, un projet pas encore très bien défini. La structure Le silo m’a proposé de monter le projet qui me convenait avec son soutien, en mettant à disposition à la fois un lieu de répétition, des temps de création… J’avais plusieurs projets en cours mais, en discutant avec Denis, je me suis rendu compte que Uèi était celui qu’on pouvait mettre en place le plus rapidement. On a eu nos premiers concerts l’été dernier, alors qu’on avait commencé vraiment à travailler sur le groupe en…
D.S. – En février 2016, il n’y a même pas un an.
R.K. – Un peu avant. Allez, en octobre. En octobre 2015. C’est ça ?
D.S. – Ouais.
R.K. – C’est ça, hein ? En octobre 2015 et les premiers concerts à l’été 2016. Pour ce qui est de la création, on est complémentaires… Pour l’instant, j’écris la plupart des textes, après je les passe à Denis qui les réarrange et qui fait vraiment toute la partie instrumentale des morceaux. Pour ce qui est de ce que vous allez voir sur scène… Denis a inventé nos percussions, je les ai habillées : je me suis occupé de la partie visuelle et lui de la partie instrumentale. Il travaille sur les parties instrumentales de nos morceaux et fabrique nos instruments. Guy commence à composer des morceaux aussi. Notre objectif est d’être quatre auteurs-compositeurs et, comme ça, on aura quatre fois plus de morceaux et on pourra faire des sets beaucoup plus longs !

 

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

D.S. – Rodin travaille pas mal à partir de collectages. Il part d’une mélodie traditionnelle, la transforme, écrit ses propres textes. Puis Denis l’arrange et ça fait une chanson d’Uèi qui, avec une base de musique électronique, ne ressemble plus du tout à celle du collectage.
R.K. – Effectivement, la musique traditionnelle occitane en général est une de nos sources d’inspiration. Mais ce n’est pas la seule. J’ai aussi repris des mélodies de collectages brésiliens. On ne s’est pas dit : « Allez, on va faire de la musique traditionnelle occitane ». On écoute pas mal de hip-hop sous différentes formes, notamment le trap, qui est une forme assez récente. Denis écoute plein de styles de musiques électroniques différentes. On essaie de mélanger intelligemment nos influences, sans utiliser ce qu’on ne maîtrise pas vraiment, sans se contenter de références superficielles à une musique.
R.K. – On est encore un jeune groupe, on cherche encore un peu où on va, on verra bien.

 

Comment vous sentez-vous à l’approche du concert ?

R.K. –  Ça va.
D.S. – On a bien mangé [rires]. On a trouvé un super petit bar à Trémargat. Des gens très agréables et cætera, donc on est très contents d’être ici et je crois qu’on est plutôt détendus.
D.S. – On fera un peu moins les malins cinq minutes avant de monter sur scène.
R.K. – On n’a pas encore suffisamment de bouteille pour dire « ouais, ça va aller tranquille ». Mais ça va aller tranquille [rires].
E.B. – Et on espère que vous resterez jusqu’au bout…

 

Propos recueillis le 21 janvier 2017, à Kergrist-Moëlou, par Axel Pernel, Clément Treussard, Edern Castilla, Howel Bernard et Gwendal Rouault
Photographies d’Axel Pernel, Clément Treussard, Edern Castilla, Howel Bernard et Gwendal Rouault

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