THE KINGFISHERS AND THE MAXIMUS POEMS : Les Kingfishers redonnent vie au poète américain Charles Olson

Sur scène : un trio habité par sa musique et ses histoires, des guitares, des cailloux, du chant, de la danse et les poèmes de Charles Olson. Dans la salle, un public attentif. The Kingfishers and the Maximus poems était en concert à La Grande Boutique, le samedi 11 mars,  à Langonnet (56).

A leur descente de scène, Alain Mahé et Dorothée Munyaneza ont pris le temps de répondre à nos questions.

 

Pouvez-vous nous présenter votre groupe?

Alain Mahé – Nous sommes trois : Dorothée Munyaneza qui chante, danse et joue. Quant au guitariste électrique Jean-François Pauvros, il vient du free-rock et des musiques à la Sonic Youth. Il a d’ailleurs joué avec ce groupe. Je connais Jean-François depuis plus de vingt ans, et Dorothée depuis une dizaine d’années. On s’est rencontré, avec Jean-François, dans le milieu de la musique et, avec Dorothée, dans le milieu de la danse. On travaille aussi ensemble par ailleurs. J’ai beaucoup travaillé avec Jean-François sur d’autres projets, sur d’autres histoires. Avec Dorothée également, en ce moment, on fait un petit peu le tour du monde avec une de ses pièces qui s’appelle Samedi Détente sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Elle était là à ce moment là, elle avait 12 ans. Enfin Kingfishers, c’est des flux, des courants, des rencontres. On est trois, le trio donne souvent des choses très particulières, plus que le duo, le quatuor ou, le grand ensemble.

 

Quelle est l’origine du projet « The kingfishers and the Maximus Poems » ?

A.M. – Cette histoire a quatre ans, on a très peu joué mais c’est une idée que j’aimais, que j’aime beaucoup, que j’aime toujours. Une idée autour des textes d’un poète américain, Charles Olson, qui travaillait beaucoup sur les sons, le souffle. Il ne tenait pas compte de la grammaire américaine : il assemblait les mots et les sons en fonction des sonorités, inventait des mots, des formes, des structures de phrase. Kingfishers, The Kingfishers, le poème qui a donné son nom au groupe, est le dernier texte que chante Dorothée lors du concert. Maximus poems est le nom du recueil qui comprend The kingfishers. On construit notre musique à partir des textes de Charles Olson : on a extrait des mots, on a redonné de la musique aux mots ou du moins, superposé de la musique à ces mots. De la musique… des compositions, mais aussi des choses très éphémères, très légères. On ne charge pas du tout sur l’harmonie, elle vient du son lui-même, du chant lui-même, de la pierre elle-même. C’est la pierre elle-même qui donne ce qu’elle a à donner à ce moment-là et il n’y a pas d’accord a priori entre les matériaux bruts que sont les pierres que j’ai trouvées par exemple, mais choisies avec soin et dans des lieux très très précis. The Kingfishers est un grand travail d’improvisation, un grand travail du temps, du temps dans le temps. Quand on l’a commencé, on était très loin de ce que vous avez écouté ce soir… et ce que vous avez entendu n’a jamais été entendu, jamais été joué de cette manière-là. On a évidemment tous un bagage de par les pays d’où l’on vient, les trajets que l’on a faits, notre histoire et l’histoire des gens qui sont là avec nous ; je pense que l’on joue différemment dans un lieu comme celui-ci et dans un lieu plus art-plastique ou plus ou moins conçu pour le théâtre… Enfin, The Kingfishers est quelque chose de très mouvant, on ne sait jamais trop où il va nous emmener et c’est ça que l’on aime… On a aussi la possibilité de le faire encore, je dirais, il y a encore des lieux qui programment ce genre de choses, j’espère qu’il y en aura encore bientôt, et qu’il y en aura d’autres. The Kingfishers ne nous emmène généralement pas en tournée, même si ça peut arriver, il donne vraiment des choses très ponctuelles. On cherche la circulation : la provenance du son est extrêmement importante. Ce n’est pas un travail classique de concert. Bon, il y a une façade bien sûr, mais en fait, nous travaillons plus à l’intérieur de la scène. Le son est projeté un peu en façade, mais en fait, le vrai travail se passe sur la scène : la circulation des voix, des sons, des musiques, enfin tout ce qui se dégage… C’est un peu l’inverse d’un concert classique où on a des retours de sons. Nous, nous voulons que la musique vienne vraiment du plateau. Le plateau est comme un noyau, un noyau musical… et après… comme tout noyau, avec un peu de chance, ça prolifère…

 

Est-ce que ce que vous avez vécu au Rwanda a un impact sur votre carrière ? Sur votre musique ?

Dorothée Munyaneza – [raclement de gorge et léger rire] Comment cela ne peut pas être possible ? Oui, bien sûr,… ma manière de chanter, ma manière de bouger, ma manière de créer est imprégnée de mon histoire, de l’histoire de mon peuple, des histoires de mon pays et puis des histoires de ce continent d’Afrique et aussi du parcours, comme dit Alain, que j’ai effectué maintenant depuis quelques années en Europe, et notamment en France… Je pense que oui, je suis habitée par mon histoire,… je suis marquée à vie…, que ce soit dans la voix, dans le corps, ces mémoires surgissent ou resurgissent quand je chante ou quand je bouge, ce passé-là ou cette histoire ou ces histoires-là m’accompagnent et nous accompagnent alors que là, on est vraiment dans un matériau qui n’a rien à voir avec le génocide des Tutsis au Rwanda. Je suis habitée par cette expérience, je ne peux pas créer en dehors et quand JeanFrançois ou Alain, oui, m’emmènent sur ces chemins qui convoquent la mémoire, oui, je les suis complètement…, sans retenue, et je pense que toute ma vie, je ferai appel à cette mémoire.

 

… d’où le chant et la danse ?

D.M. – Est-ce-que le chant et la danse viennent de cela ? La danse et le chant étaient là bien avant 1994, ils viennent de plus loin encore… C’est comment continuer à les convoquer même aujourd’hui ici, à Langonnet et les partager avec vous qui êtes venus voir ce que l’on fabrique, ce que l’on raconte… Récemment j’étais en Afrique du Sud et je discutais avec une amie, artiste là-bas, et on disait que ce que l’on crée n’est pas que du spectaculaire, c’est cérémonial. C’est une sorte de cérémonie : on crée un temps de partage et de vivre une expérience ensemble. Pour moi, la danse et le chant font partie de ces langages qui appellent, qui ramènent l’Histoire ou les histoires, l’Histoire avec la majuscule « H » ou l’histoire, nos histoires personnelles. La façon de se mouvoir fait partie du ce langage historique. Et le fait que les textes soient en anglais était intéressant pour moi. J’ai vécu 14 ans à Londres. La langue anglaise est donc une langue que j’aime, une langue qui fait partie de mon héritage personnel, familial ; Mais comment transmettre la beauté de cette langue, la beauté de la langue de Charles Olson à un public qui ne comprend pas l’anglais ? Par le biais de la musique, du chant, de danse – parce que ce qu’Alain et Jean-François font provoque des choses à l’intérieur même de mon corps, et nourrit le chante et la danse – pouvoir partager cette poésie, cette très belle poésie que Charles Olson a créé, nous a laissé ou a laissé à ceux qui veulent bien l’entendre ou la porter … était très intéressant pour moi.

 

Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur les poèmes de Charles Olson ?

A.M. – Charles Olson est un des premiers Américains, exception faite de Thoreau, qui aient vraiment travaillé sur la nature. C’était un poète maritime, il était dans la lignée de Melville, mais il amené un souffle… Le petit texte qui l’a fait connaître fut « Call me Ismaël », (« Appelle-moi Ismaël » en langue française), en écho à Melville. Ce poète est très peu connu en France ou en Europe et même aux Etats-Unis, ce n’est pas forcément un poète des plus connus. La traduction de Maximus Poems en français est très récente, alors qu’il est mort en 1970… Il a fallu attendre… C’est toujours intéressant de travailler sur une poésie inconnue.

 

Vous aviez étudié le jazz avec une formation de saxophoniste, comment en êtes-vous arrivé à jouer des machines et des cailloux ?

A.M. – En fait, au départ, c’est pire que ça… Comme je suis né à Morlaix, dans le Finistère, les premières musiques que j’ai jouées étaient aussi en rapport avec ce qui se passait à ce moment-là, c’était quand même très politique en Bretagne dans les années 1970. Pour moi, ce qui se passait était très important et donc aussi de jouer de ces instruments-là. J’avais la possibilité d’apprendre la bombarde, ou la cornemuse, donc je l’ai fait… mais quand on est ado, on est un peu fainéant… et ça me fatiguait, ça me gonflait… Puis, grâce à des amis, j’ai commencé à écouter du free-jazz, en rapport avec le mouvement politique des Black Power. Cette musique m’a amené vers le sax ténor que j’ai étudié un peu de manière classique mais pas trop et, surtout, à la DIACP, une école à Paris où venaient des musiciens noirs américains très free. En même temps, comme je n’aimais pas trop bosser, enfin je n’avais pas trop de difficultés non plus, eh bien je faisais des expériences sonores au lieu de bosser le soir. Je commençais à enregistrer des trucs de plus en plus bizarres et ça a commencé comme ça… Et ça a continué bien des années plus tard, en allant au conservatoire de Nantes, dans une classe qui malheureusement n’existe plus, dans un cours de composition de musique électro acoustique. J’ai suivi ce cursus pendant trois ans. Ensuite, j’ai rencontré Jean-François et… ça a été de plus en plus mal [rires]. C’était aussi le début des musiques informatiques, l’époque où on mettait trois mois à obtenir un bip qui n’était pas forcément celui qu’on voulait… J’ai toujours aimé travailler avec des matériaux que je choisissais, le rapport à la musique est évident : il est sonore forcément et ce qu’il y a à l’intérieur d’un caillou, c’est très riche…

 

Jean-François Pouvros – T’as commencé à travailler sur le son, sur l’intérieur du son, à plonger dedans et à ne plus voir le son comme quelque chose qui viendrait de l’extérieur.

 

A.M. – C’est ce que je disais tout à l’heure : quand on est sur un plateau, on est plus un noyau qu’une projection sonore. Tout est lié en fait, il n’y’a pas de hasard.

 

Propos recueillis le 11 mars 2017, à Langonnet par Wiktora Stepien, Ewan Laceppe, Manon Le Gall Siegrid Saru et Maëlis Le Buhan
Photographie : P. Gondard

En savoir plus sur The Kingfishers and The Maximus Poems 

Laisser un commentaire